2020 : un retournement majeur ? (Partie 1)
Par Philippe Chalmin

Confrontés au défi de brosser les grandes lignes de passés plus ou moins lointains, les historiens butent sur les bornes à placer de manière souvent arbitraire pour délimiter des « périodes » à peu près cohérentes. Et ce qui peut être relativement facile pour des espaces géographiques limités tient de la mission presque impossible lorsque l’on essaie de raisonner à l’échelle de la planète.

Notre chronologie classique est avant tout occidentale lorsqu’elle distingue les grandes périodes « antique, médiévale, moderne et contemporaine ». L’histoire contemporaine couvre maintenant plus de deux siècles et au moins deux temps de mondialisation (et autant de replis). Au-delà de l’histoire politique et bien souvent militaire, les économistes se sont eux aussi saisis de l’épineuse question des cycles et ont ainsi immortalisé Kondratieff, Juglar et quelques autres. Mais les divergences d’interprétation demeurent et obscurcissent un peu plus l’analyse historique. Celle-ci a bien sûr du mal à s’extraire des tensions de l’immédiat : que n’a-t-on écrit à chaud sur les ruptures provoquées par le 11 septembre 2001 ou par la crise financière de 2008 ? L’analyse de la crise de 2020, alors qu’elle n’est pas terminée pose le même problème. Sera-t-elle oubliée une fois la pandémie jugulée ? Disparaitra-t-elle en note de bas de page des manuels d’histoire du futur comme cela a été le cas de la grippe espagnole, au bilan pourtant autrement plus lourd ?

Telle n’est pas notre thèse. En employant ce mot – mais, hypothèse aurait pu convenir –, l’auteur prend le risque de la subjectivité de l’interprétation et accepte à l’avance les critiques et les opinions contradictoires. La crise de 2020 serait à notre sens à l’origine d’une rupture majeure comparable aux deux grands chocs qu’a connu le XXe siècle : la crise dite de 1929 et celle des années soixante-dix. Ce serait, bien plus que les guerres mondiales, le troisième grand retournement de l’histoire économique – et bien au-delà du monde contemporain – mettant fin aux «Trente Glorieuses» de la deuxième mondialisation. Pour comprendre cette analyse, il faut reprendre une perspective historique.

La rupture des années trente

Ce que l’on appela la crise de 1929 du fait de l’ultime étincelle de la crise boursière aux États-Unis s’étendit en réalité sur l’ensemble de la décennie suivante tant la véritable sortie de crise n’intervint qu’avec la montée vers la Seconde Guerre mondiale. Ce fut la crise économique la plus profonde que le monde ait connue et son ampleur dépasse de beaucoup ce que l’on a connu en 2020. Ce n’est pas pour rien que l’on parla à son sujet non pas de crise, mais de « grande dépression ». Mais au-delà de cette dimension macro-économique, elle marqua une rupture que le grand historien britannique (et marxiste) Éric Hobsbawn résuma ainsi : « La grande dépression détruisit le libéralisme économique pour un demi-siècle ». C’est vraiment la dernière page de ce libéralisme qui avait dominé le XIXe siècle qui se tourne alors. À vrai dire, il y avait bien eu quelques prémisses antérieures : en Allemagne, Bismarck avait jeté les premières bases d’un embryon d’État-providence ; la Première Guerre mondiale avait contraint les états belligérants à prendre le contrôle de leurs économies ; enfin, la jeune URSS semblait offrir un autre modèle en un temps marqué de tous côtés par l’effervescence idéologique.

Les uns après les autres, les gouvernements furent obligés d’abandonner le « laisser faire » qui jusque-là tenait bien souvent lieu de politique économique : du New Deal américain au Front populaire français en passant par le corporatisme italien, partout ce fut la montée en puissance de l’intervention publique, la mise en place de protections sociales, des nationalisations et bientôt même de la planification. Dans certains cas, on supprima même les marchés, mais en général au moins les encadra-t-on. La Seconde Guerre mondiale accentua encore le rôle de l’état confronté à une guerre totale. Mais la justification de la guerre fut aussi, du rapport Beveridge au Royaume-Uni à la Charte d’Alger en France, la nécessité d’introduire une plus grande justice sociale.

Au lendemain de la guerre, alors qu’un tiers de la population mondiale vivait sous ce qui devint le joug communiste, que la plupart des pays accédant à l’indépendance choisissaient des modèles « socialistes », les pays occidentaux ouvraient une période que Jean Fourastié qualifia de « Trente Glorieuses ». Dans un contexte de stabilité et de marchés régulés, ce fut le triomphe de l’économie mixte marqué par la revanche économique des vaincus de 1945, l’Allemagne et le Japon, mais aussi par l’épanouissement d’un « modèle » français original caractérisé par le rôle central de l’état. Cette période prit fin avec les années soixante-dix.

Ephémérides

3/08

• Explosion à Beyrouth et crise politique au Liban
• Accord sur la dette argentine
• L’or à plus de $ 2 000 l’once
• Forte chute de la livre turque
• Prolongation par Donald Trump des principales mesures de relance aux États-Unis

10/08

• Les États-Unis mettent fin au régime préférentiel de Hong Kong• Réélection de Loukachenko en Biélorussie et début d’une violente contestation
• BNP Paribas décide d’arrêter le financement du négoce de commodités
• Joe Biden choisit Kamala Harris pour la vice-présidence sur le ticket démocrate
• Accord de reconnaissance entre Israël et les Émirats arabes unis
• Tensions entre la Grèce, la Turquie et Chypre sur l’exploration gazière

17/08

• Le minerai de fer au plus haut depuis six ans
• Coup d’État au Mali, troisième producteur d’or africain
• Record historique du SP500
• Apple à plus de $ 2 000 milliards de capitalisation
• Plainte antidumping de la Chine sur le vin australien

24/08

• Ouragan Laura sur le Texas
• « Golfgate » et démission de Phil Hogan, le commissaire européen du commerce international

31/08

• Départ de Roberto Azevedo de la direction de l’OMC
• Record historique des bourses mondiales