2020 : un retournement majeur ? (Partie 2)
Par Philippe Chalmin

Le choc des années soixante-dix

La crise fut là tout aussi longue avec la disparition du système monétaire de Bretton Woods en 1971 et bien sûr le premier choc pétrolier de 1974. Du point de vue conjoncturel, la récession fut brève, mais le rythme de croissance se trouva durablement divisé par deux. En réalité, les racines de la crise étaient plus profondes : on les retrouve dans la contestation de la jeunesse soixante-huitarde, dans la remise en cause du modèle de croissance (« Halte à la croissance » publié en 1971), dans la crise des valeurs de la société occidentale alors même que le modèle communiste semblait mieux absorber le choc (ce n’était pas le cas, mais on ne le sut que plus tard).

Ce furent des années de « stagflation » marquées un peu partout par la crise des États-providence et par la remise en cause de modèles qui jusque-là avaient fait pourtant la preuve de leur efficacité.

Le grand paradoxe de cette crise est celui d’une contestation de nature idéologique à la fois en Occident et dans ce qui devient le Tiers Monde qui déboucha sur un virage libéral (on parla avec un peu de mépris de
« néolibéralisme »), délaissant la pensée keynésienne jusque-là dominante pour des auteurs comme Hayek, Schumpeter sans oublier l’école de Chicago. Du point de vue politique, ce fut à partir de la fin des années soixante-dix le temps de Thatcher, Reagan et au moins après 1983 de Mitterrand. Partout, on dérégula, on privatisa des pans entiers de ce qui était considéré comme des services publics. L’économie de marché redevint la règle. Le mouvement de balancier se fit encore plus fort au fur et à mesure qu’une grappe d’innovations technologiques formait ce qui devint une véritable révolution industrielle dont profitèrent des pays redevenus « agiles » à l’image de la Silicon Valley californienne. Cerise sur le gâteau, les réformes entreprises dès 1978 en Chine et puis surtout la chute du communisme soviétique sonnèrent, après la disparition des fascismes, le glas des grandes idéologies du XXe siècle.

En un temps de « mondialisation » et de « nouvelle économie » s’ouvrirent alors de nouvelles « Trente
Glorieuses ». En Occident, on retrouvait des rythmes de croissance (4 à 5 %) oubliés depuis quelques décennies : on ne rêvait plus que de « Start ups » alors que s’accumulaient les réussites de quelques nouveaux capitalistes. À l’Est, le temps était à la transition dont profitèrent quelques oligarques. Mais surtout, ce fut une période marquée par le décollage économique de ce que l’on commença à appeler les pays « émergents ». Il y avait bien eu les dragons asiatiques, mais là c’était la Chine puis l’Inde, tout le reste de l’Asie et même un peu d’Amérique latine, au total presque la moitié du monde. La mondialisation permettait la circulation des marchandises et des services, le « temps réel » devenait une réalité, les réseaux apportaient la prospérité à la notable exception des migrations des hommes (immense différence avec la mondialisation de la fin du XIXe siècle). Ces trente glorieuses de cette mondialisation « heureuse » ne furent pas uniformes et furent ponctuées de crises plus ou moins profondes, mais en général vite effacées de la mémoire économique. Qui se souvient encore de la crise asiatique de 1997 (qui alla jusqu’en Russie et au Brésil), de l’éclatement de la bulle boursière autour d’internet en 2000 et même de la crise dite des « subprimes » en 2008 ? À chaque fois, le rebond fut rapide et les bonnes résolutions furent vite oubliées. Le monde marchait la fleur au fusil, autour de 4 % de croissance économique mondiale quand même lorsqu’apparut un petit virus.

Tout n’était pas si rose !

En réalité, la crise de 2008 avait été un premier révélateur, un premier foyer vite éteint par des pompiers zélés à coup d’endettement public. Mais un peu comme dans les années soixante, les années « dix » du XXIe siècle furent marquées de multiples craquements. Il y eut d’abord la prise de conscience par toute une frange de la jeunesse occidentale de l’échec d’un modèle de croissance qui ignorait les défis climatiques et environnementaux. Alors que la petite Greta était la personnalité de l’année 2019, on relisait « Halte à la croissance » et se propageait même dans certains milieux une culture du catastrophisme. Si la croissance restait soutenue, elle apparaissait de plus en plus déséquilibrée et porteuse d’inégalités que ce soit à l’intérieur des pays notamment en ce qui concerne les « très » riches (les 0,1 %), ou bien entre les pays et les régions du monde, entre ceux ayant décollé à l’image de la Chine et les autres comme le continent africain. Ces dernières années, nombre de pays jusque-là considérés comme émergents à l’image du Brésil, de l’Afrique du Sud et même de l’Inde avaient montré leurs limites. Du point de vue global, il apparaissait de plus en plus difficile d’apporter quelque semblant de régulation à cette mondialisation : G7, G20, COP, Rounds de l’OMC tournaient à la farce. La gouvernance mondiale était à peu près inexistante alors que le protectionnisme, oublié depuis son retour dans les années trente revenait en force, qu’un peu partout éclataient des conflits commerciaux attisés par la montée en puissance de la Chine.

Dans le champ des idées, le « néo-libéralisme » était de plus en plus contesté et l’on donnait le Nobel d’économie à Sen ou Stiglitz au nom d’un « néo-keynésianisme » mal digéré.

Tout ceci restait cependant encore limité. Même Donald Trump n’avait pas mis un terme à la prospérité américaine. En Europe, l’Allemagne profitait encore des réformes Schröder du début du siècle tandis que la France se révélait par contre incapable de faire évoluer un modèle centralisé et de plus en plus sclérosé. Ailleurs, la Chine, avec ses nouvelles Routes de la soie, dessinait une nouvelle géographie économique quelque peu perturbatrice.

Des fissures donc, des failles, mais difficile encore de parler de brèches.

Ephémérides

3/08

• Explosion à Beyrouth et crise politique au Liban
• Accord sur la dette argentine
• L’or à plus de $ 2 000 l’once
• Forte chute de la livre turque
• Prolongation par Donald Trump des principales mesures de relance aux États-Unis

10/08

• Les États-Unis mettent fin au régime préférentiel de Hong Kong• Réélection de Loukachenko en Biélorussie et début d’une violente contestation
• BNP Paribas décide d’arrêter le financement du négoce de commodités
• Joe Biden choisit Kamala Harris pour la vice-présidence sur le ticket démocrate
• Accord de reconnaissance entre Israël et les Émirats arabes unis
• Tensions entre la Grèce, la Turquie et Chypre sur l’exploration gazière

17/08

• Le minerai de fer au plus haut depuis six ans
• Coup d’État au Mali, troisième producteur d’or africain
• Record historique du SP500
• Apple à plus de $ 2 000 milliards de capitalisation
• Plainte antidumping de la Chine sur le vin australien

24/08

• Ouragan Laura sur le Texas
• « Golfgate » et démission de Phil Hogan, le commissaire européen du commerce international

31/08

• Départ de Roberto Azevedo de la direction de l’OMC
• Record historique des bourses mondiales

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