Par Philippe Chalmin
L’été avait à peine commencé que, après la réunion du G7 à Évian, Donald Trump apposait son impressionnant paraphe sur un nouveau « Traité de Versailles ». Saisis d’un immense optimisme, soutenus aussi par la diminution des importations chinoises, les marchés amplifièrent encore la baisse entamée depuis le début de juin. Rapidement, le baril de Brent, tant papier que physique, retrouva ses niveaux de la fin février, avant les premières frappes américaines, autour de $ 70. L’ampleur de cette baisse ne manqua pas de surprendre tant les termes de l’accord entre les États-Unis et l’Iran restaient vagues et imprécis, tant nombre de points concernant le Liban comme le détroit d’Ormuz, restaient non résolus. Ceci étant, des navires purent emprunter le détroit d’Ormuz (258 pendant la dernière semaine de juin), des pétroliers, des porte-conteneurs et même quelques méthaniers. La page de la troisième guerre du Golfe semblait pouvoir être tournée.
Il n’en fut rien et il ne fallut que quelques jours pour comprendre que le cessez-le-feu ne serait que de paille : en Iran, les obsèques de feu le Guide suprême furent une occasion de montrer que l’aile « dure » des Gardiens de la Révolution tenait encore fermement la barre d’autant plus que l’absence de Mostafa Khamenei commence à faire douter de ses capacités physiques à diriger le pays. Aux États-Unis, Donald Trump, plus vivant et actif que jamais, ne peut se permettre de ne rien lâcher sur un accord où il n’a presque rien gagné. C’est sur Ormuz que se sont concentrées toutes les ambiguïtés : dans la mesure où le chenal normal (au centre du détroit) est peut-être miné, il reste les deux voies qui longent les côtes, au nord celles de l’Iran, au sud celles d’Oman. L’Iran veut maintenir son contrôle et a engagé des interventions souvent musclées sur les navires passant par la voie omanaise. Les États-Unis ont réagi, les Iraniens ont monté le ton et, bientôt, le cessez-le-feu a volé en éclat. Ormuz s’est refermé et, pour aggraver la situation, les Houthis du Yémen ont menacé de frapper tous les navires passant par le détroit de Bab El-Mandeb à destination ou en provenance d’Arabie saoudite. Et, à nouveau, fin juillet, le baril de Brent est revenu un peu au-delà de $ 100. Comme l’un de ces incendies qui, par temps de canicule, ravagent les forêts françaises (des Landes à Fontainebleau…), les départs de feu sont sensibles au moindre aléa géopolitique. Et les marchés de l’énergie dépendent aussi de la situation en Ukraine : et là, les drones ukrainiens ont infligé de tels dommages aux capacités russes que la Russie a été obligée de décréter un embargo sur ses exportations de diesel. À la pompe, en pleine « driving season », les prix se sont envolés au-delà des seuils symboliques de € 2 le litre en France et surtout de $ 4 le gallon aux États-Unis, ce qui ne fait pas les affaires de Donald Trump à trois mois des « mid-term elections ».
Que peut-il se passer ? La raison voudrait que les négociations reprennent et qu’une solution permettant aux deux parties de « sauver la face’ soit trouvée : Trump doit sortir d’un guêpier dont il ne voit pas d’issue et qui lui coûte de plus en plus cher ($ 67 milliards pour le seul volet militaire) et il est manifestement prêt à tordre les bras de ses « alliés » les plus réticents, de Netanyahou à MBS. Quant à l’Iran, il est financièrement aux abois et, surtout, la Chine commence à montrer son irritation à la prolongation d’une situation qui pénalise ses échanges commerciaux en un moment où c’est justement le commerce extérieur qui soutient une croissance chinoise en baisse (4,3 % au deuxième trimestre 2026). Au-delà, d’ailleurs, des déclarations tonitruantes de Donald Trump, il semble que le fil des négociations ne soit pas coupé et, fin juillet, le baril de Brent fluctuait au gré de ces supputations entre $ 90 et $ 100.
Il y a toutefois un premier bilan que l’on peut faire de ces cinq mois de guerre : le monde a appris à vivre sans Ormuz ! La perte réelle en termes de flux pétroliers n’a cessé de diminuer avec la montée en puissance de nouveaux producteurs : les États-Unis, en juin, ne sont-ils pas ainsi redevenus les premiers exportateurs mondiaux de pétrole brut ! Partout, on imagine de nouveaux oléoducs, du Canada à la Syrie sans oublier le gazoduc qui longerait les côtes africaines, du Nigeria au Maroc. Et, malgré toutes ces tensions, de l’Iran à l’Ukraine, les prix du pétrole et du gaz naturel sont restés, à l’aune de l’histoire, presque raisonnables ! Le record de juillet 2008 de $ 147 le baril de Brent correspondrait aujourd’hui à $ 225. On en est loin.
Donald Trump voudrait d’autant plus tourner la page de toute cette affaire qu’il a relancé une de ses vieilles obsessions : les « tarifs ». Contredit par la Cour suprême, il a sauté de « section » en « section » (du Trade Act) pour imposer des tarifs de 10 à 12,5 % aux pays soupçonnés de recourir au « travail forcé » : la Chine ou l’Inde, certes, mais aussi l’UE et même la Suisse ! Le Brésil a, quant à lui, eu droit à 25 % et le Canada peut-être à 50 %. Le système tarifaire américain est devenu un véritable maquis que la moindre déclaration trumpienne rend un peu plus opaque : le cas du cuivre est de ce point de vue exemplaire.
Les métaux, justement, auraient dû être un des thèmes majeurs du sommet du G7 d’Évian sous présidence française. Ils ont été quelque peu éclipsés par la situation internationale et on s’est contenté d’une déclaration finale intégrant l’objectif de ramener la dépendance à un seul fournisseur à 60 % en 2030. C’est bien sûr la Chine qui est visée, elle qui concentre l’essentiel de la métallurgie mondiale : au-delà des terres rares, on a beaucoup parlé de tungstène, mais aussi de cuivre, pour lequel les surcapacités des « smelters » chinois ont poussé les charges de traitement (TC) à des records de prix négatifs… Une fois passées les tensions dans le Golfe, les métaux retrouveront leur place stratégique majeure tant pour la transition énergétique que pour les nouveaux défis de l’intelligence artificielle.
Sur les marchés agricoles, enfin, pèse la menace d’El Niño, du café du Brésil au cacao ivoirien sans oublier la mousson en Inde ; a priori, El Niño n’est pas responsable des canicules européennes. Les prix du blé, par contre, ont « profité » des nouvelles tensions en mer Noire : les Ukrainiens menacent la mer d’Azov, les Russes s’attaquent aux ports de la région d’Odessa et c’est le premier bassin mondial d’exportation de blé qui se trouve ainsi déstabilisé.
Iran, Ukraine, voilà deux dossiers qui restent largement ouverts en cet été 2026. Mais comment aussi ne pas mentionner d’autres conflits pourtant bien plus meurtriers : les massacres du Soudan (et le rôle ambigu des Émirats qui soutiennent la rébellion), du Congo (et là, c’est le Rwanda qui est à la manœuvre) où, par ailleurs, sévit la pire épidémie d’Ebola de l’histoire. Il y a le Myanmar, dont le général-dictateur a été reçu avec faste à Pékin (pour son étain et ses terres rares), la Colombie, qui a élu un président presque trumpien, le Royaume-Uni, qui change encore de Premier ministre, l’Union européenne, dont la gouvernance ne cesse de s’affaiblir en particulier sur les questions internationales, la France, enfin, qui voit avec angoisse se rapprocher les échéances électorales du printemps 2027.
Sur toutes ces interrogations, l’économiste qui se pique de prévisions doit faire preuve de modestie et garder en tête la comparaison célèbre de Galbraith ne justifiant l’existence des prévisions économiques que pour rendre « l’astrologie respectable ».
Ephémérides économiques
1/6
• Vote de la Chambre des représentants infirmant l’autorisation de la guerre en Iran
• Forum économique de Saint-Pétersbourg
• Suspension des négociations de l’Iran avec les États-Unis
• Création d’emplois aux États-Unis en mai : 172 000 emplois (révisé à 129 000)
• Record des exportations américaines de pétrole en mai : 5,6 Mbj
8/6
• Fin du programme franco-allemand FCAS
• Inflation américaine en mai : 4,2 %
• IPO de Space X : $ 2 300 milliards
• Hausse des taux de la BCE
15/6
• G7 à Évian
• Accord de Versailles US/Iran
• Le Brent à moins de $ 80 le baril
• Blocage américain des exportations d’Anthropic (Mythos 5, Fable 5)
22/6
• Canicule en Europe
• Mort d’Alan Greenspan
• Élection en Colombie du « populiste » Abelardo de la Esprellia
• Négociations États-Unis/Iran au Bürgenstock en Suisse
• Suspension des sanctions sur le pétrole iranien
• Le Brent à $ 72 le baril
• Estimation de Moody’s du coût total de la guerre en Iran pour les États-Unis : $ 132 milliards
29/6
• La Cour suprême invalide la décision de Trump sur Lisa Cook (Fed)
• Pénurie de diesel en Russie
• Plan de réformes en Allemagne
• 250e anniversaire des États-Unis et de la « Richesse des Nations » d’Adam Smith
• Passage de 258 navires par Ormuz sur la semaine
6/7
• Sommet de l’OTAN en Turquie
• Rupture du cessez-le-feu avec l’Iran
• Baisse des prévisions de croissance mondiale du FMI : 3 %
• Croissance de la Chine au deuxième trimestre : + 4,3 %
13/7
• Victoire de l’Espagne à la Coupe du monde de football
• Les États-Unis imposent 25 % de droits de douane au Brésil
• Le baril de Brent à plus de $ 90
• Signature d’un traité sur Gilbratar entre l’Espagne et le Royaume-Uni
• Croissance de 27 % des exportations chinoises au deuxième trimestre
20/7
• Andy Burnham, Premier ministre britannique
• Nouveaux droits américains sur les 45e pays ayant recours au « travail forcé » : 10 % à 12,5 %
• Le baril de Brent à $ 100
• 21e paquet de sanctions européennes sur la Russie : plafond de $ 44,70 sur le pétrole russe
